Interview de Richard O’Barry

Ex-dresseur de Flipper et héros de The Cove

Richard O’Barry, ancien dresseur des cinq dauphins ayant joué Flipper, est devenu l’un des plus fervents et des plus actifs militants anti-captivité. Il est aujourd’hui à l’affiche du documentaire The Cove, qui dévoile les massacres de dauphins perpétrés dans la baie de Taiji, au Japon.

J’ai eu la chance de l’interviewer puis de le rencontrer devant le delphinarium de Bruges, à l’occasion de la semaine internationale du dauphin captif en 2004. Durant cet entretien, il m’a expliqué les raisons de son engagement, ainsi – entre autres – que ses points de vue sur diverses questions concernant l’intelligence, la captivité ou encore l’utilisation militaire des dauphins.

Richard O'Barry

Pierre : Quand avez-vous commencé à travailler avec les dauphins ?

Ric O’Barry : J’ai commencé à travailler avec les dauphins en 1961. J’étais l’entraîneur principal des dauphins et des orques du Seaquarium de Miami. Mais en 1970, j’ai commencé à lutter contre cette industrie que j’ai aidé à créer. Aujourd’hui, je travaille pour un grand groupe français de protection animale : One Voice.

Pierre : Qu’est-ce qui, aujourd’hui, vous pousse à agir en faveur des dauphins ?

Ric O’Barry : Je me sens en partie responsable de la création de cette industrie multimilliardaire qui exploite les dauphins en captivité, donc je suis fermement déterminé à contribuer à l’arrêt du trafic de dauphins captifs. Mon véritable travail a commencé le jour où Flipper est mort, la veille du premier Earth Day, en 1970. J’essaye depuis d’éduquer le public sur le traitement et la condition des dauphins dans les delphinariums, en espérant qu’il y sera sensible et arrêtera d’acheter des places pour ces spectacles.

mavur - dauphins captifs dans un delphinarium

Pierre : Vous avez capturé les dauphins qui jouaient dans Flipper ?

Ric O’Barry : J’ai capturé les cinq dauphins qui jouaient le rôle de Flipper. Je les ai tous entraîné, depuis le premier épisode jusqu’au tout dernier. Je vivais avec eux au Seaquarium. Tous les vendredi soirs, à 19H30, je prenais la télé, avec une rallonge, pour l’amener jusqu’au bout du dock, pour que Flipper puisse regarder Flipper à la télévision. C’est là que j’ai compris que les dauphins étaient conscients d’eux-mêmes. Je pouvais dire lorsqu’ils se reconnaissaient. Par exemple, Cathy reconnaissait les plans dans lesquels elle jouait. Suzy reconnaissait les siens, etc.

Pierre : Qu’est-ce qui vous a fait changer de position vis-à-vis de la captivité des dauphins ?

Ric O’Barry : Cathy est morte dans mes bras. Elle s’est suicidée. C’était la veille du premier Earth Day, en 1970. Le lendemain, je me suis retrouvé à la prison de Bimini en essayant, pour la première fois, de libérer un dauphin. J’étais complètement déboussolé.

Pierre : Comment savez-vous qu’il s’agit d’un suicide ?

Ric O’Barry : les dauphins, à la différence des humains, ne respirent pas automatiquement. Chaque inspiration est pour eux un effort conscient. Cathy m’a regardé dans les yeux, a pris une respiration, l’a retenu – et elle n’en a plus pris d’autre. Elle s’est laissé couler au fond de l’eau. Cela m’a profondément affecté. [Voir une reconstitution dans ce reportage de l’émission Mystères diffusée sur TF1].

La série Flipper a créé une dauphin-mania dont les dauphins ont été les premières victimes

Pierre : La série Flipper a projeté une certaine image des dauphins. Comment décririez-vous cette image qui a mené à une véritable « dauphin-mania », si je puis employer ce terme, durant les années 60 ?

Ric O’Barry : C’est vrai, il existait une certaine « dauphin-mania ». Mais elle est plus prégnante aujourd’hui que dans les années 60. Durant les années 60, les delphinariums n’étaient qu’une petite industrie. Il n’existait que trois ou quatre endroits où l’on pouvait voir des dauphins. Aujourd’hui, elle est devenue multimilliardaire. Probablement à cause de la popularité de la série Flipper.

Le succès de cette série a beaucoup à voir avec le trafic actuel des dauphins et l’image que l’on se fait d’eux. L’image projetée par l’industrie des delphinariums, dans des endroits comme le Parc Astérix, le Marineland d’Antibes ou Sea World, etc., est celle d’un clown. Et je pense que cela fait beaucoup de mal aux dauphins et à la nature en général. Ils [NDR: les responsables des delphinariums] appellent cela de l’éducation mais, malheureusement pour nous et les dauphins, il s’agit d’une forme de mauvaise éducation.

les dauphins sont des animaux sauvages, au même titre que les lions, les tigres, les éléphants. C’est cette image-là qu’ils devraient avoir et garder. Malheureusement, à cause de l’industrie des delphinariums, le grand public les voit aujourd’hui comme des clowns acrobates, une créature amicale qui est là pour nous amuser, pour nous divertir.

Pierre : Quand avez-vous commencé à travailler pour la Navy ?

Ric O’Barry : J’ai été dans la Navy de 1955 à 1960. Je travaillais alors pour une unité de destroyers de défense sous-marine (« anti-submarine hunter-killer »).Les Navy Dolphins. On peut voir sur la photo que les dauphins militaires sont muselés pour les empêcher de reprendre le large...

Pierre : Est-il vrai que des dauphins ont été utilisés durant la Seconde Guerre mondiale ?

Ric O’Barry : Non, c’est faux. les dauphins ont été employés par la Navy à partir de 1959. C’est assez récent. Les « Navy Dolphins » ont été utilisés au Viêt-Nam, mais pas durant la Seconde Guerre mondiale.

Pierre : les dauphins de la Navy sont aujourd’hui appelés “Advanced Biological Weapon Systems” (Systèmes d’Armes Biologiques Supérieurs). Ont-ils toujours été désignés ainsi ?

Ric O’Barry : Oui, c’est le nom que leur a donné la Navy, et c’est toujours celui qu’elle utilise. Cela devrait donner une idée de la façon dont ils sont traités. les dauphins sont considérés comme des « systèmes », des systèmes jetables pour une société qui fait du jetable une manière d’être.

Pierre : Quel y est leur statut ? Plus proche du « chien de guerre » ou du « soldat aquatique » ?

Ric O’Barry : Un peu des deux. Mais ils sont plutôt considérés comme des chiens de guerre : ce sont les « dauphins de guerre ». Ils sont utilisés pour détecter les mines. Au Viêt-Nam, ils servaient à défendre les ports. La marine russe les a également utilisé pour garder les sous-marins et d’autres navires dans diverses parties de la Mer Noire. Oui, en effet, les dauphins de l’armée sont en quelque sorte des chiens de guerre.

Pierre : De nombreuses rumeurs ont couru sur les dauphins de l’armée américaine, en grande partie à cause du secret qui entourait ce programme jusque dans les années 90. Est-il vrai qu’il existait des programmes visant à entraîner des « dauphins-tueurs » ?

Ric O’Barry : Je pense, ou plutôt je sais, que c’est vrai. Au Viêt-Nam, il y avait 13 dauphins dans la Baie de Cam Ran. Je connaissais ces dauphins, qui étaient gardés dans une base navale à Key West en Floride. J’en ai même côtoyé de très près…

Pierre : Vous avez dit dans une interview que l’intelligence des dauphins ne nous est ni inférieure, ni supérieure, mais tout simplement différente. Pensez-vous cependant que nous pourrons un jour communiquer avec eux ? Il existe quelque projet, en cours aujourd’hui, qui cherche à établir une communication interspécifique.

Photo de Carpe Feline - Le sourire du dauphin

Ric O’Barry : Oui, je connais très bien ce projet. Cependant, je pense que nous avons encore une très longue route à parcourir d’ici là – d’ici à ce que l’on établisse une réelle communication. Pourquoi ? Parce que nous n’avons pas encore appris à communiquer entre êtres humains. Nous devrions d’abord apprendre à faire ça.

Et il faut savoir ce que signifie exactement le terme communication. Vous savez, il existe de nombreuses histoires de dauphins ayant sauvé des gens dans la mer. Elles remontent à la Grèce antique et nous possédons aujourd’hui une large documentation à propos de dauphins sauvant la vie de personnes en danger dans la mer. Ces personnes ont réellement été sauvées par des dauphins.

J’ai moi-même pu assister à ce genre d’événements deux fois au cours de ma vie, je sais donc que c’est vrai. C’est cela la communication pour moi. Je pense qu’il s’agit d’une forme altruiste de communication.

Pierre : Je sais que vous êtes contre les programmes gardant les dauphins captifs, et je suis passé par le Dolphin Research Center (à Key West, en Floride)…

Ric O’Barry : Oui, je déteste cet endroit. Les gens qui savent ce qui s’y passe vraiment l’appellent le Dolphin Riding Center [NDR : riding = “chevaucher” ; dans ce centre, contre une centaine de dollars, on peut nager avec des dauphins]. A ce que j’en ai vu, ce centre n’est pas un véritable centre de recherche. les dauphins captifs y font des tours pour obtenir à manger. Si vous n’avez pas de nourriture à leur donner, ils n’iront pas s’intéresser aux gens. Tous les dauphins en captivité sont contrôlés par la nourriture. Si vous n’aviez pas de récompense, les dauphins ne coopérerez pas et ne laisseraient pas les gens descendre dans l’eau, pour les embrasser, ni nager avec eux, ni aucune de ces choses absurdes qu’on leur fait faire.Un exemple des activités menées au Dolphin Research Center...

Pierre : C’est une forme d’esclavage…

Ric O’Barry : Exactement.

Pierre : Que pensez-vous de l’intelligence des dauphins ?

Ric O’Barry : Vous utilisez le terme d’intelligence… c’est un concept créé par l’homme. Par exemple, du point de vue d’un papillon, je ne suis pas très intelligent du tout. Je ne peux rien faire de ce qu’un papillon fait, donc … L’intelligence est un concept humain.

Pierre : Pensez-vous cependant que la conception que nous avons de l’intelligence des dauphins joue un rôle déterminant dans la revendication de droits en leur faveur ?

Ric O’Barry : Non, je ne pense pas. les dauphins et les autres animaux n’ont aucun droit vis-à-vis des lois humaines. Il n’existe pas beaucoup de protection concrète. Je ne connais par exemple pas beaucoup de scientifiques des mammifères marins qui protègent les mammifères marins. Leur travail consiste en majeure partie à compter combien il en reste encore… Trop de spécialistes des mammifères marins sont liés à l’industrie multimilliardaire des delphinariums. La plupart de ces scientifiques américains reçoivent des subventions de l’Office of Naval Research, et ils ne peuvent donc pas parler des abus qui existent. Ils ne recevraient plus leurs subventions de la Navy s’ils le faisaient.

Pierre : A propos des revendications de droits pour les dauphins, pensez-vous qu’ils doivent avoir une protection, de leur vie, de leur liberté d’être des animaux sauvages… ?

Ric O’Barry : Oui, tout à fait. Je pense qu’ils devraient avoir… qu’ils ont déjà en fait, des « droits naturels », tout comme les humains. Le fait que nous puissions marcher dans une rue sans se faire attaquer par exemple. Ce sont les droits avec lesquels nous sommes nés. Les autres animaux n’ont-ils pas droit à la même protection ? Pour quelle raison ? Je pense que le droit naturel des dauphins est le suivant : pouvoir nager librement dans l’océan, mile après mile, sans se faire attaquer, ni capturer, ni tuer.

Les plaines du Serengeti

Pierre : Etes-vous favorable à une protection pour tous les animaux ?

Ric O’Barry : Oui, absolument. Je n’ai travaillé qu’avec les dauphins, mais c’est seulement parce que j’ai une relation particulière avec eux. Je ne pense pas que les dauphins soient plus ou moins importants que les requins, par exemple. Vous savez, le requin est à l’océan ce que le lion est aux plaines du Serengeti en Afrique. Sans requin dans l’océan, le dauphin n’existerait même pas. Tout est donc connecté. Il se trouve que j’ai travaillé avec les dauphins, mais les dauphins ne sont pas plus important que les requins, ou quoi que ce soit d’autre.

Pierre : Quel est le meilleur moyen de protéger les dauphins ? Est-ce par l’éducation, par l’action…

Ric O’Barry : Les deux sont importants. Il n’y a pas de recette magique pour faire disparaître toutes les menaces qui pèsent sur les animaux. Je dirais aux gens en France qui veulent agir en faveur d’une protection animale de joindre One Voice. Là, nous faisons les deux : de l’éducation et de l’action directe. One Voice est actuellement en train de faire quelque chose de valeureux. Il ne s’agit pas de business, c’est la passion qui anime cette équipe…Richard O'Barry libérant des dauphins. Source : http://csiwhalesalive.org/csi04304.html

Pierre : Combien de dauphins avez-vous libéré ?

Ric O’Barry : Oh, je n’ai jamais compté… Peut-être une vingtaine. Je ne sais pas… Nous avons libéré deux dauphins de la Navy. Mais ils ont été recapturés. Voyons… Il y a eu également Liberty et Florida aux Bahamas, Opo dans la baie de Biscayne à Miami, il y a eu Joe et Rosy, en Géorgie, Nica et Bluefield au Nicaragua, Ariel et Turbo au Guatemala, Flipper au Brésil,  et d’autres encore…

Pierre : Est-ce que les mentalités et attitudes vis-à-vis des dauphins sont en train d’évoluer aux Etats-Unis ?

Ric O’Barry : Non… Malheureusement, notre relation avec les dauphins semble se baser exclusivement sur ce que les dauphins peuvent faire pour nous. La plupart des gens qui s’intéressent aux dauphins le font en se demandant ce que les dauphins peuvent faire pour eux. C’est toujours une relation utilitariste que nous entretenons avec les dauphins. L’Amérique est une nation de consommateurs insatiables, ils veulent ce qu’ils veulent et ils le veulent tout de suite !

Massacres de dauphins à Taiji - La mer rouge sang

Pierre : Vous avez assisté aux massacres et aux captures de dauphins au Japon, et l’avez filmé d’abord filmé pour One Voice. Pensez-vous qu’il faille établir une législation plus dure pour protéger les dauphins ?

Ric O’Barry : Je pense que la pression internationale sur le gouvernement japonais apporterait des résultats plus rapides qu’une législation. Avec One Voice, nous avons tourné 9 heures de vidéos et réalisé un DVD de 30 minutes, envoyé à la BBC, CNN, TF1 et France 2, ainsi qu’à tous les journaux et télévisions possibles. C’est le genre de publicité dont le gouvernement japonais ne veut pas. Et peut-être que cela sera plus rapide que d’établir une législation, que cela constituera un moyen plus efficace de faire pression sur le gouvernement japonais, afin qu’il abolisse ces pratiques barbares. [NDR : The Cove traite du même sujet et vise exactement les mêmes objectifs.]

Pierre : Etes-vous favorable à une déclaration de droits pour les dauphins ?

Ric O’Barry : Comme une déclaration de droits animaux ? Je pense que c’est une bonne idée et pour toutes les « choses » qui vivent sur cette terre.

Pierre : Avez-vous quelque chose d’autre à ajouter au sujet de droits pour les dauphins ?

Ric O’Barry : Il est difficile de résumer cela en quelques mots. La meilleure chose que nous pourrions faire pour les dauphins, c‘est de les laisser tranquilles. On dirait que nous n’en sommes pas capables ; c’est pourtant la meilleure chose à faire.

duncansapien - dauphins à Plettenburg Bay, Afrique du Sud

Pierre : Qu’est-ce qui, d’après vous, peut rapprocher hommes et dauphins ?

Ric O’Barry : Je ne suis pas sûr qu’ils devraient être spécialement proches. Il y a une distance naturelle entre les êtres humains et les animaux sauvages. Quand vous allez dans la jungle ou en Afrique ou dans l’océan, les animaux sauvages évitent naturellement les hommes, ils se cachent d’eux. C’est une forme de communication : ils nous disent quelque chose, mais nous n’écoutons pas. Nous sommes trop occupés à essayer d’obtenir ce que nous voulons. Nous devons apprendre à respecter la nature. Nous pensons que nous devons nous en rapprocher, les toucher et les embrasser, mais c’est exactement cela le problème. Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement les laisser tranquilles ?

Pierre : Merci beaucoup, Ric !

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Si vous souhaitez en apprendre plus sur la vie, l’engagement et les actions de Richard O’Barry, je vous conseille ce livre :

. Richard O’Barry, Pour sauver un dauphin, Pré aux Clercs, France, 1999.

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